Marc Namblard: À la croisée des disciplines

Beaucoup d'artistes sonores sont aussi de très bons spécialistes de questions environnementale ou animale, que cela vienne d'une formation universitaire comme c'est le cas pour Francisco Lopez ou bien qu'il s'agisse d'une pratique autodidacte qui s'est développée avec la pratique du sonore comme dans le cas de Yannick Dauby.

Marc Namblard ne se contente pas d'être l'un des représentants de cette catégorie d'artiste, il a aussi fait de son intérêt pour la nature son activité quotidienne en travaillant comme animateur nature et audio-naturaliste. C'est la raison pour laquelle il semblait la bonne personne pour répondre à quelques questions sur l'aspect pluriel du field-recording. Il semble en effet que de telles pratiques ont souvent une dimension pluri-disciplinaire, et impliquent de savoir naviguer entre des questions relatives à la musique, à l'écologie, à l'ingénieurie sonore, etc… Au final, il semble difficile de pouvoir restreindre le field-recording à une désignation univoque. C'est particulièrement vrai dans le cas de Marc, dont le travail doit être décrit au pluriel à travers ses différentes influences, savoirs, pratiques et théories…

— Tu te présentes à la fois comme artiste sonore et audionaturaliste, tu as fait des études dans une école d'art et tu es aussi "animateur nature" de profession...
S'agit-il pour toi d'une seule et même approche ou y a-t-il des distinctions évidentes entre différentes activités ?

Il s’agit de domaines d’activités distincts mais avec le temps ces approches se rapprochent un peu dans mes diverses pratiques. Par exemple il m’arrive de plus en plus souvent d’intégrer des moments d’écoute dans mes animations de découverte de milieux. Par ailleurs je suis régulièrement sollicité pour faire découvrir mon travail sonore sous forme d’animations, auprès de différents publics. Toutes ces activités ne sont donc pas cloisonnées. Je suis devenu un adepte de l’alternance et de la diversité, en règle général, dans mon travail. Réduire « l’expérience du dehors » et de la nature à une seule approche ne m’intéresse pas. De même que je ne souhaite pas enfermer mes diverses pratiques sonores dans une démarche clairement définie, entièrement balisée. J’évolue dans tous ces domaines un peu comme un vagabond qui ne sait pas trop où il va mais qui sait par contre où il ne veut pas aller.

— Lorsqu'un projet démarre, est-il clairement défini à l'intérieur d'une approche ou sa couleur se fixe-t-elle petit-à-petit ?

Mes projets ne sont jamais clairement définis, ni lorsqu’ils démarrent et - je l’espère - ni lorsqu’ils prennent une forme définitive (lorsque cela arrive, ce qui finalement est assez rare). Cela vaut surtout pour mon travail de manipulateur de sons. Même si je me présente parfois comme audionaturaliste et parfois comme artiste sonore (en fonction des situations), en réalité je pense être dans l’entre-deux en permanence, comme tous les audionaturalistes d'ailleurs, même s’ils n’en ont pas toujours conscience (semble-t-il). Car un audionaturaliste, par nature, n’est pas un scientifique. Son rôle principal consiste à vivre des expériences d’écoute dans la nature en se laissant le plus souvent guider par ses émotions, ses envies, ses fantasmes…. même s’il doit parfois se fixer des objectifs quantitatifs (je pense surtout aux audionaturalistes professionnels qui se déplacent beaucoup et qui doivent « rentabiliser » leurs voyages, ce qui n’est pas mon cas).

Par ailleurs je suis maintenant convaincu qu’à partir du moment où nous plaçons et dirigeons des micros quelque part – que ce soit dans la nature ou non -, en ayant en tête l’idée, même confuse, de faire quelque chose qui peut avoir un retentissement (même minime et momentané) dans notre vie et dans celle d’autres personnes, alors nous entrons déjà dans une démarche de création et donc dans une démarche artistique.

— En fonction des projets, des terrains, mobilises-tu des pratiques et des méthodologies différentes ? On pourrait même parler de savoirs et de pensées différentes ?
Tes techniques de prise de sons s'élaborent-elles toujours en fonction des objets à capter (ornithologie, phénomènes géophoniques...) ou bien y a-t-il aussi des phénomènes sonores imprévus, découverts grâce à des expérimentations de preneur de sons ?

Les deux. Je choisis en effet mon équipement en fonction de ce que je souhaite capter. Je n’utilise pas forcément tout à fait le même matériel, par exemple, pour enregistrer un orage ou un chœur de grillons. De même que pour enregistrer deux espèces d’oiseaux aux habitudes totalement différentes. La nature du terrain peut également avoir une influence sur le choix du matériel.

Ceci dit, au cours de toutes mes expériences d’écoute et d’enregistrement, il m’est arrivé parfois de découvrir des phénomènes sonores que je ne soupçonnais même pas. Par exemple, la première fois que j’ai plongé mes hydrophones dans une prairie inondée afin de capter des chants de Pélobates, en Alsace, je me suis aperçu que le milieu aquatique était beaucoup moins silencieux que ce que je pensais. C’est ainsi que j’ai découvert les stridulations des hétéroptères aquatiques et les crépitements cadencés de certaines algues. C’était une révélation pour moi, même si j’en avais sans doute déjà étendu parler.

— Si ces différentes approches sont peut-être amenées à se croiser dans ta pratique, il y a cependant différents savoirs-faire : celui du naturaliste qui connaît et reconnaît les animaux ou sait traquer les phénomènes géophoniques, celui du preneur de son qui manipule des outils technologiques en bon technicien, celui de l'artiste qui développe une approche esthétique...

Oui, et ces savoirs-faire sont évidemment en construction permanente. Surtout en ce qui concerne la démarche naturaliste. Un naturaliste est condamné à être un apprenti toute sa vie. On apprend et on remet en question continuellement nos connaissances sur les milieux et les animaux, au cours de nos diverses expériences et rencontres. J’ai d’ailleurs souvent l’impression de n’avoir, devant moi, que l’étendue de ce que je ne connais pas, de ce que je ne sais pas. Mais aussi de ce que je n’ai jamais écouté. Et la plupart du temps je n’ai aucune idée de quoi il peut s’agir. C’est un sentiment assez difficile à décrire et pourtant étrangement familier. Un sentiment confus, à la fois excitant et frustrant. Joyeux et mélancolique.

— Comment ces savoirs se sont-ils constitués pour toi ? Certains sont-ils le produit d'approches académiques ou professionnelles tandis que d'autres se sont constitués de manière empirique ou autodidacte ?

Par l’expérience et le partage. Et la plupart du temps de manière autodidacte. J’ai beaucoup appris au contact de personnes, aux parcours et aux sensibilités très différentes. Des centaines d’heures d’apprentissage théorique sur le milieu forestier, par exemple, ne remplaceront jamais une petite balade en forêt avec un grand naturaliste. J’ai la chance de pouvoir en côtoyer de temps en temps, dans mon petit coin de Lorraine. Si je le pouvais, je passerais une grande partie de mon temps qu’à ça. Mais comme j’ai toujours la crainte de les importuner, je ne les sollicite pas autant que je le souhaiterais.

De la même manière, pour progresser dans mes techniques de prise de son, je n’ai jamais autant appris qu’au contact d’autres preneurs de sons ou de musiciens, amateurs notamment. J’ai toujours eu beaucoup plus de mal à intégrer des connaissances et des savoir-faire venant de personnes désincarnées, c’est-à-dire de personnes que je ne connais pas, que je n’ai jamais rencontré et avec qui je n’ai pas un minimum de lien affectif. Les choses que j’apprends dans les livres, par exemple, d’auteurs inconnus (avec qui je n’ai jamais échangé, ne serait-ce que quelques mots) me semblent toujours plus laborieuses à assimiler et surtout à partager par la suite. Je n’ai jamais vraiment confiance en moi lorsque j’essaie de transmettre des connaissances et des savoir-faire acquis de cette manière. Cela doit s’entendre dans l’intonation de ma voix, ou mes hésitations, même si on ne me l’a jamais dit. Il y a quelques exceptions, avec des gens par exemple comme Yves Paccalet. Des gens qui m’inspirent confiance, alors que je ne les ai jamais rencontrés.

— Il me semble que les pratiques phonographiques d'aujourd'hui jouent souvent d'une certaine ambiguïté entre musique et document, l'électroacoustique et le naturalisme, l'abstraction et le témoignage...
Où te situes-tu, où te déplaces-tu, quant à toi, dans cet entre-deux?

Je me plais bien justement dans cette ambiguïté, et je préfère me déplacer plutôt que me situer dans cet intervalle dont tu parles, un peu comme Knud Viktor par exemple, à sa façon. Tout simplement parce que ma sensibilité est multiple et que toutes ces approches de « l’environnement sonore » m’intéressent tout autant. Je n’établis par ailleurs aucune hiérarchie entre elles. Ce qui importe, c’est la sincérité et la qualité du travail. Je peux être très touché par l’approche documentaire de certains audionaturalistes (je pense par exemple aux superbes enregistrements de phoques réalisés par Douglas Quinn, qui m’émeuvent à chaque fois aux larmes), par une création radiophonique de Yann Paranthoën, une pièce électroacoustique de Yannick Dauby (notamment le fabuleux « Arches » en hommage au loup), ou par la musique atmosphérique et éthérée de Biosphere. J’ai un peu toutes ces choses en tête (de manière plus ou moins nébuleuse) lorsque que je manipule les sons devant mon ordinateur ou ma console. Beaucoup moins par contre lorsque je suis sur le terrain. Mon corps et mon esprit « s’abandonnent » alors complètement aux événements, aux lieux, aux agressions diverses (faim, froid, etc.) et aux préoccupations matérielles.

— On peut voir le naturaliste comme quelqu'un qui exerce sa capacité à "reconnaître". Du côté de l'électroacoustique au contraire, avec par exemple la notion d'écoute réduite chez Schæffer (c'est-à-dire la capacité de n'entendre dans le son que le phénomène acoustique, l'objet sonore détaché de sa réalité environnementale ou culturelle) il y a en quelque sorte une nécessité de "désapprendre" certaines préconceptions, certaines habitudes culturelles dans l'écoute.
Ton "savoir", tes "savoirs" de musicien, de naturaliste, de promeneur écoutant impliquent-ils aussi certains "désapprentissages", y a-t-il des choses dont il faut se débarrasser pour écouter "mieux"?

Oui, sans doute, mais curieusement je ne peux engager ce processus que lorsque j’aborde un travail de composition. Par ailleurs, je ne suis pas fan de l’idée « d’objet sonore ». Je considère plus les sons comme des « entités sonores », vivantes et donc égales, y compris lorsqu’il s’agit de sons produits par des éléments naturels par exemple. Même lorsqu’il s’agit d’une composition à dominante naturaliste, je m’efforce d’aborder l’ensemble de mes sons sur un niveau d’égalité, avec une même attention (et donc en faisant un peu abstraction des sources), même si je dois également me préoccuper de la « cohérence écologique » du montage en m’interdisant d’assembler n’importe quoi n’importe comment (je reviens alors momentanément aux sources).

Par contre, en amont, - c’est-à-dire sur le terrain - cet exercice est plus difficile à mener pour moi. J’ai bien du mal à me débarrasser des liens affectifs qui me relient à mes sujets d’écoute et d’enregistrement. Je n’arrive pas à mettre sur terrain neutre un chœur de crapauds accoucheurs et un vrombissement nasillard et pétaradant de mobylette par exemple. J’ai beau essayer, c’est trop me demander. Je reçois beaucoup de sons de mon environnement quotidien comme de véritables agressions. Je veux bien qu’on me dise que je suis victime de préconceptions culturelles – c’est sans doute vrai -, mais ça ne changera pas grand chose. Par ailleurs je ne pense pas que notre écoute soit uniquement conditionnée par des préconceptions culturelles. Certains sons ont un impact direct sur nous, et nous réagissons en conséquence, de façon « animale », par un réflexe de défense par exemple. Ils peuvent avoir un impact émotionnel, sans qu’on s’y attende et sans qu’on puisse vraiment comprendre pourquoi. Ceci dit, je ne rejette pas tous les sons d’origine anthropique en bloc, loin de là. Beaucoup m’intéressent, même si je n’y consacre pas beaucoup de temps et d’attention. Cela viendra peut-être plus tard, si je ne suis plus en capacité un jour d’aller chercher des sons dans la nature. Ou si les conditions deviennent telles qu’il ne sera plus possible de capter le moindre son naturel sans être contrarié par le murmure ou le beuglement d’une machine quelconque. On en est pas loin aujourd’hui… vraiment pas loin. Du moins autour de chez moi.

— Tu ne considères pas la pratique audionaturaliste, ni même le travail d'animateur nature comme quelque chose qui aurait simplement à voir avec l'élaboration ou la transmission de connaissances, mais plutôt avec le fait de créer une familiarité, de favoriser une rencontre avec un environnement. Il me semble donc que tes prises de sons ou tes productions sur disques sont d'avantage des occasions de se passionner ou de s'étonner d'un phénomène sonore de l'environnement plutôt que des tentatives de documenter objectivement le réel. Le travail du naturaliste ne se limite plus à la description, aux taxinomies et à la préservation documentaire... Pourtant cette question de l'objectivité documentaire revient souvent chez certains preneurs de sons, je pense notamment à l'école nord-américaine et anglaise, peut-être d'avantage marquée par Murray Schafer et l'acoustic-ecology que les français.
Quelle est ta relation à cet aspect des choses : la documentation du monde, la préservation de sons qui tendent à disparaître, le témoignage... ?

Je pense que c’est une démarche un peu transversale dans mon travail, sans que cela soit vraiment réfléchi et calculé. C’est quelque chose que je mets parfois en avant, dans certains contextes, lorsque j’anime une séance d’écoute pour sensibiliser des gens ou une collectivité au « patrimoine sonore naturel » d’un territoire par exemple. Cela fait partie de mes motivations, mais honnêtement je ne suis pas certain qu’il s’agisse d’une motivation dominante. Ce n’est pas ce qui me pousse à me lever à 4 heures du matin pour aller enregistrer des oiseaux en forêt, où à grimper à 3000 mètres d’altitude pour capter le chant d’un criquet montagnard rare, au chant à peine audible. Ce qui me pousse, c’est avant tout l’expérience et le plaisir du terrain. C’est finalement très égoïste ! Il ne faut pas le dire…

— Pour conclure, qu'est-ce que le fait de faire valoir une position d'artiste, une relation esthétique au monde, amène de supplémentaire et de précieux dans les enjeux écologiques et environnementaux ?

Il s’agit d’une dimension complémentaire, indispensable pour toucher certaines personnes que l’on ne pourrait pas toucher autrement. Il s’agit peut-être d’un truisme mais nous sommes actuellement en train de décider de l’espérance de vie de l’espèce humaine sur Terre (et de bien d’autres espèces, évidemment). Les enjeux écologiques et environnementaux sont encore sous-estimés et détermineront pourtant – j’en suis convaincu – l’avenir de l’Humanité entière dans le siècle à venir. Tous les moyens sont bons, dans l’absolu, pour y répondre. Il ne faut surtout rien rejeter. La clé, c’est l’Homme lui-même qui la détient. Et l’homme est un animal « composite ». Pour espérer agir efficacement et durablement sur lui, il est important de le cerner dans sa globalité. Sans l’art, c’est mission impossible, puisque l’art et l’Humanité sont intimement liés depuis que l’homme est homme sur Terre. Et peut-être même avant… Mais ce que je dis relève de convictions basées sur des intuitions ; je n’ai aucun moyen de le prouver. Cela n’a par ailleurs rien d’original. Des philosophes et des artistes l’ont dit avant moi. Je serais bien incapable, contrairement à eux, de développer et d’approfondir ma pensée…

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Marc Namblard: http://marcnamblard.fr/ | http://www.promeneursecoutant.fr/ | http://promeneurecoutant.unblog.fr/

Region de Lorraine:http://www.gazette-lorraine.com/

Naturalisme & audio-naturalisme:

Yves Paccalet: http://www.yves-paccalet.fr/blog/
Sonatura: http://audioblog.sonatura.com/
Naturophonia: http://www.naturophonia.com/
ERON: http://eron.asso-web.com/

Découverte sonore:http://www.decouvertesonore.info/centre/

Artistes & références:

Knud Viktor: http://soundexplorations.blogspot.com/2011/11/phonographer-knud-viktor.html
Douglas Quin: http://www.antarctica2000.net
Yann Paranthöen: http://fr.wikipedia.org/wiki/Yann_Parantho%C3%ABn
Yannick Dauby: http://www.kalerne.net/yannickdauby/
Biosphere: http://www.biosphere.no/

 

Publication originale en anglais dans Sounds Of Europe